
L’article 237 du Code civil pose un mécanisme de divorce fondé sur un constat objectif : l’altération définitive du lien conjugal. Aucune faute à prouver, aucun consentement mutuel à obtenir. Le contentieux se déplace alors vers la preuve de la séparation et, de plus en plus, vers les conséquences patrimoniales du prononcé.
Preuve de la séparation : le vrai terrain contentieux de l’article 238
L’article 238 du Code civil conditionne le divorce pour altération définitive du lien conjugal à une cessation de la communauté de vie depuis au moins un an à la date de la demande. Le principe semble simple. En pratique, nous observons que la quasi-totalité des contestations porte sur la chronologie et la matérialité de cette séparation.
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Le juge aux affaires familiales exige des éléments tangibles. Quittances de loyer distinctes, attestations de proches, relevés bancaires montrant des domiciliations séparées, contrats d’assurance habitation à des adresses différentes : tout converge vers la démonstration d’une rupture effective de la vie commune. Une simple mésentente sous le même toit ne suffit pas, sauf à prouver une séparation de fait au sein du domicile conjugal (chambres séparées, absence totale de vie partagée).
Des décisions récentes du tribunal judiciaire de Toulouse et du tribunal judiciaire de Nîmes, rendues en juillet 2026, confirment cette approche. Les juges rappellent que le divorce est prononcé dès lors que la séparation est établie sur le fondement des articles 237 et 238. Le débat ne porte jamais sur le consentement du conjoint défendeur : il porte sur la réalité et la durée de la séparation.
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Pour bien comprendre l’article 237 du code civil, il faut garder à l’esprit que ce fondement a été conçu comme une voie de sortie unilatérale du mariage, indépendante de toute faute.

Dommages-intérêts de l’article 266 : le contentieux patrimonial qui prend de l’ampleur
Le prononcé du divorce pour altération définitive du lien conjugal n’éteint pas la question indemnitaire. L’article 266 du Code civil permet à l’époux défendeur d’obtenir des dommages-intérêts pour les conséquences d’une particulière gravité subies du fait de la dissolution du mariage.
La Cour de cassation a réaffirmé dans un arrêt du 19 novembre 2025 que cette indemnisation est distincte du préjudice lié à la séparation elle-même. Elle ne se confond pas avec une réparation générale du conflit conjugal. L’époux qui subit le divorce doit caractériser un préjudice spécifique lié au prononcé, pas simplement invoquer la douleur de la rupture.
Cette distinction a des implications procédurales directes. L’articulation entre l’article 266 et l’article 1240 du Code civil (responsabilité civile de droit commun) reste un point de friction régulier. L’article 266 couvre le préjudice né de la dissolution du mariage. L’article 1240 peut être mobilisé pour des faits fautifs antérieurs, indépendants du divorce lui-même. Confondre les deux fondements affaiblit la demande.
Ce que le juge attend concrètement
Le défendeur qui sollicite des dommages-intérêts sur le fondement de l’article 266 doit démontrer trois éléments :
- Un préjudice d’une particulière gravité, matériel ou moral, directement causé par la rupture du lien matrimonial
- Un lien de causalité entre le prononcé du divorce et ce préjudice, distinct des conséquences ordinaires de toute séparation
- L’absence de compensation de ce préjudice par d’autres mécanismes (prestation compensatoire, liquidation du régime matrimonial)
Nous recommandons de préparer cette demande dès l’introduction de l’instance, avec des pièces chiffrées et un argumentaire séparé de la demande de prestation compensatoire.
Articulation avec le divorce pour faute : stratégie de demande reconventionnelle
Un époux assigné en divorce pour altération définitive du lien conjugal peut former une demande reconventionnelle en divorce pour faute. Cette possibilité, prévue par l’article 245-2 du Code civil, modifie la dynamique procédurale.
Le juge examine alors les deux demandes. Si la faute est caractérisée, le divorce peut être prononcé aux torts exclusifs du demandeur initial, alors même que la séparation d’un an est acquise. Ce basculement change les conséquences patrimoniales, notamment l’accès aux dommages-intérêts et les conditions de la prestation compensatoire.
La stratégie reconventionnelle suppose de réunir des preuves solides de faute (violences, adultère, manquement grave aux obligations du mariage) avant l’audience d’orientation. Un grief vague ou tardif sera écarté.
Violences conjugales et choix du fondement
La question des violences conjugales croise de plus en plus le contentieux du divorce pour altération du lien conjugal. Une victime de violences peut choisir entre le divorce pour faute et le divorce pour altération, selon sa situation probatoire et ses priorités.
- Le divorce pour faute permet de faire reconnaître les violences et d’obtenir le prononcé aux torts exclusifs du conjoint violent, avec des conséquences indemnitaires renforcées
- Le divorce pour altération évite d’avoir à relater les violences en détail devant le tribunal, ce qui peut être préférable pour des raisons psychologiques
- Les deux fondements peuvent coexister : une demande principale pour altération et une demande subsidiaire pour faute, ou l’inverse
Le choix du fondement dépend de la solidité du dossier probatoire et de la capacité de la victime à affronter un débat contradictoire sur les faits de violence.

Délai de séparation et réforme de 2019 : ce qui a changé en procédure
Avant la loi du 23 mars 2019, applicable au 1er janvier 2021, le délai de séparation requis pour fonder un divorce sur l’altération définitive du lien conjugal était de deux ans. Ce délai a été réduit à un an, ce qui a mécaniquement élargi l’accès à cette procédure.
La réduction du délai a aussi modifié les stratégies dilatoires. Sous l’ancien régime, un époux pouvait espérer décourager le demandeur en jouant sur la longueur. Avec un délai d’un an, la fenêtre de manoeuvre se réduit. Le défendeur qui refuse le divorce ne peut plus compter sur le temps comme levier principal.
La procédure se déroule devant le juge aux affaires familiales, par assignation ou requête conjointe. Chaque époux doit être représenté par un avocat. Le juge vérifie la réalité de la séparation, statue sur les mesures provisoires (résidence des enfants, pension alimentaire, jouissance du logement) puis prononce le divorce si les conditions sont remplies.
Le divorce pour altération définitive du lien conjugal reste la seule voie permettant à un époux d’obtenir le divorce sans accord de l’autre et sans preuve de faute. Sa force réside dans son caractère objectif. Sa difficulté réside dans la rigueur probatoire exigée par les juges sur le fait et la durée de la séparation.